
A l'heure actuelle, porter un chapeau ou tout autre couvre-chef (à l'exception d'une casquette quelconque à l'effigie d'une équipe de la NBA ou d'un club de foot) relève davantage de l'affirmation sociale que de la simple coquetterie. En effet, arborer ces quelques centimètres de feutre ou de laine à hauteur de front c'est décider sciemment de se mettre en avant et, par conséquent, d'affronter les regards de nos contemporains quelle que soit votre destination. Porter un chapeau pour la première fois est une petite aventure dont on ne sort pas forcemment indemne. Ne souriez pas chers lecteurs, j'ai déjà assisté à la montée de stress fatidique précèdant l'enterrement du chapeau sous une pile de vieilles chaussettes au fond de l'armoire à plus d'une reprise. Car, on n'arbore pas un chapeau comme on arbore de nouvelles chaussures, on saute ici dans une catégorie supérieure de la représentation sociale chère à nos sociologues.
Vous voulez des preuves ? Arrêtez-vous quelques instants dans les rayons consacrés aux couvre-chefs en tout genre de votre magasin préféré et observez attentivement le petit manège qui se met en place sous vos yeux amusés. Il existe plusieurs catégories d'hommes qui se livrent à l'exercice de l'essayage :
- L'amuseur public. Il se détache de son groupe ou de sa moitié discrètement, se saisit d'un chapeau, le pose sur son crâne avec un sourire déjà satisfait et se compose un visage de circonstance avant d'en appeler à ses pairs et de partir dans un grand éclat de rire. Finalement, il le repose et s'éloigne à grands pas.
- Le timide. Il essaie, il ôte, il rôde, il essaie encore, rapidement, furtivement, en observant attentivement autour de lui à la recherche d'un regard amusé. Finalement, il abandonne ses proies à la solitude.
- L'amateur. Un regard attentif aux matières, il prend le temps d'essayer, encore quelques regards pour les badauds mais la confiance est au rendez-vous. Celui-ci achètera peut-être...
- Le professionnel. Il sait ce qu'il veut, il prend son temps, il est tout à son achat, peu lui importe les qu'en dira-t-on. Celui-ci le portera.
Il faut du cran pour pouvoir glisser à travers la foule sans se soucier du regard d'autrui. Parfois, ce regard pourra vous mener à faire des rencontres, parfois il ne vous sera pas si favorable, loin de là. Si, il n'y a pas de cela si longtemps, il était on ne peut plus ordinaire de porter le chapeau ; il est amusant de constater que dans une société où l'apparence est devenue reine, on assiste à un nivellement des consciences vestimentaires. Ne pas sortir du rang est un art devenu banal et ingéré jusqu'à l'indigestion par bien des hommes. L'originalité est aujourd'hui davantage de l'ordre du terrorisme vestimentaire que de celui de la simple coquetterie. Le mot "coquetterie" a lui-même subi les affres de cet état de fait et ne s'entend généralement qu'au négatif. Pourtant, il est dans la nature de chercher à plaire. Les vêtements, le style, l'originalité ou bien encore l'intelligence, si ils sont d'abord des attributs personnels (on s'habille bien pour se sentir bien en premier lieu), sont également des attributs sociaux par excellence. Quelle meilleure manière d'attirer les regards que de faire preuve d'un goût à toute épreuve en matière de vêtements dans une société qui en a oublié les bases ?
A peine sur le seuil de votre appartement et armé de votre plus beau couvre-chef, votre apparence varie indubitablement. Les regards que porteront ces voisins que vous croiserez dans la cage d'escalier ne seront pas les mêmes que ceux auxquels vous étiez jusqu'ici habitués. Dans la rue, on vous regardera, c'est un faît. Et pas question de ne pas soutenir ces regards et de contempler vos chaussures tout le long du chemin. Profiter pleinement de ce nouveau gain d'apparence va de pair avec une confiance à toute épreuve sous peine de ne ressembler à rien. Si tout votre être et votre âme tremblent sous ces quelques centimètres de feutre, abandonnez de suite. Il est du chapeau comme du costume, il se porte autant qu'il vous porte. En avoir honte c'est en abandonner toute la substance au profit d'une gêne palpable qui vous rendra ridicule aux yeux de vos voisins de métro/bus/tramway.
Un chapeau ne vous donnera jamais davantage de confiance en vous. C'est la principale erreur généralement commise par les hommes. On croise trop souvent de nos contemporains y dissimulant leurs regards. Pourquoi ? Dans une vaine tentative de se conférer un brin de mystère ? Parfois. Mais la plupart du temps, on y lit seulement une tentative de dissimuler leur manque de confiance en eux ainsi qu'une manière d'échapper à tous ces regards étrangers et inquisiteurs...